Y a un truc assez épouvantable en paléontologie, ce sont les reconstitutions en trois dimensions de certaines portions minuscules de l’anatomie de nos bestioles fétiches. Notez, je dis ‘fétiche’, mais j’aurai tout aussi pu mettre ‘totem’* ou ‘nagual’**, quoique je plains le mec qui a un placoderme pour nagual (sauf Dunkleosteus, lui, il en jette ; mais Kujdanowiaspis, pas de bol, le mec !! enfin, y a toujours pire—le concombre de mer par exemple).
Sache donc, lecteur, que je m’acharne depuis quelques jours sur la région orbitaire, assez bien conservée somme toute, d’un placoderme chinois qui, comme son origine l’indique, ne fait rien comme tout le monde… (Grrrr)

Un placoderme qui subit une reconstitution, c’est un peu comme un passage chez le coiffeur :
on aime pas forcément le résultat, ni les délires de l’artiste…
La région orbitaire, c’est quoi ? (Leçon d’anatomie :)
C’est la surface de la boîte cartilagineuse (qu’on appelle le neurocrâne, dans laquelle se situe l’encéphale—le cerveau) recouverte d’une mince couche d’os et qui se situe, tu l’auras compris, au niveau de l’œil de la bête.
L’œil lui-même n’est bien sûr pas fossilisé, mais le neurocrâne, oui. Pour le plus grand malheur bonheur de l’apprenti paléontologue qui fait sa thèse.
La région orbitaire est composée de creux et de bosses, de trous (on dit aussi foramens), de surfaces lisses et rugueuses. A chaque aspérité de ce paysage anatomique va se rattacher, s’ancrer, s’insérer une structure. Pour les nerfs et les vaisseaux sanguins, c’est assez facile : hop! le nerf optique ici, paf! la veine cérébrale antérieure par là... Par contre, pour les muscles oculomoteurs (non, c’est pas un gros mot Ronan, mûris un peu !), c’est un peu plus corsé. Ben oui : y'a pas forcément la place de tout mettre, et la surface du neurocrâne est pas forcément super bien conservée. D’où le dilemme… d'où mon problème existentiel du moment...
On commence donc à dessiner les muscles un par un, pour voir où ils peuvent s’accrocher. Puis on regarde son dessin avec contentement avant de se rendre compte que, ben finalement, le placoderme il va loucher si on le laisse dans cet état.
Ne voulant pas me mettre à dos l’Association Zhang Ziyi (l’équivalent chinois de l’Assoc. Brigitte Bardot), je m’empresse de corriger ce strabisme convergent. Hop, le muscle droit interne à la place de l’oblique inférieur, une rotation à 180° de l’inclinaison spatiale hyperboloïde (ça veut rien dire, mais ça fait tellement classe!) du droit externe dans le myodome postérieur… et voilà le travail… un strabisme divergent… (féch'...). Bon, pas grave, on respire, on trouve une excuse à la misunderstanding-Hahaha, après tout, c'est la coutume ici (féch#2). Bon, ben on dira que ça agrandit son champ de vision, qu’il verra arriver les prédateurs par derrière quand il fera tomber sa savonnette (souvenez vous: les placodermes sont des organismes aquatiques***, donc leur environnement est comme une immense salle de bains), etc. Comment ça il est mort, c'est qu'un bout de morceaux en caillou et que du coup il s’en fout complètement? Bon, soit, on recommence...
Reste alors la botte secrète du paléontologue en détresse : bête inédite, structures différentes ? Voilà la solution : Plouf plouf, ce-se-ra-toi-qui-i-ra-dans-ce-trou-là ! et ainsi de suite… (trop facile de faire un Nature, avec ça !!)
Et si votre placoderme fait pas de migraine à force de s’entortiller les muscles oculaires, c’est qu’il ne mérite pas d’être une espèce disparue! (donc accesssoirement, votre reconstitution est foireuse; mais y'a que vous pour le savoir!!)
* un totem, est un symbole communautaire, le plus souvent animal (cf. natifs américains d'Amérique du Nord, comme en Colombie Britannique).
** le nagual, lui, est personnel et propre à chaque individu (plutôt au Mexique précolombien).
*** attention: ne pas confonre avec le waquete, qui est un animal aquatique nocturne... :p